1 / Au fil de l'eau Récits de voyage

Le mulet de la Nalon

Un autre été en Espagne. C’était en 2015, mes enfants étaient encore petits-petits. Nous avions loué une maison un peu extravagante à Pravia, ou nous prévoyions de rester 15 jours. Cette petite ville ne présentait pas de réel intérêt en soi, mais était notre « camp de base », ce qui était assez nécessaire avec des petits enfants (ma fille avait 8 ans, mon fils 6 ans). A partir de cette maison, qui était petite et sur trois étages, un peu extravagante dans sa décoration, comme je vous le disais, nous allions souvent sur les plages sublimes de Sablon ou de Salina. L’eau était froide, trop froide pour s’y baigner, mais les zones rocheuses proches étaient un lieu d’exploration magique pour mes enfants, ravis de me voir attraper crabes, bouquets ou autres poulpes… tout en étant assez peu rassurés lorsque je leurs demandait de tenir un crabe…la peur de la pince terrible et tant redoutée était alors bien présente chez eux…

Le reste du temps, nous visitions cette belle région, et nous avons découvert avec ravissement Oviedo, capitale des Asturies. Alors que nous cherchions un petit bar réputé pour y servir un excellent cidre, à l’heure du déjeuner Espagnol, nous avons abordé un couple de sexagénaires, leur demandant comment se rendre à ce fameux bar. Et là, dans leur gentillesse non surfaite, ce charmant couple nous proposa de nous y conduire… Nous acceptons bien sûr, en les remerciant chaleureusement…avant de le regretter. Je ne sais qui étaient ces deux personnes, mais elles semblaient être assez connues dans Oviedo, tout au moins dans le quartier ou nous étions. Bien mis sur leurs personnes, elles connaissaient en fait tellement, mais tellement de monde… Et chaque nouvelle rencontre était pour eux l’occasion d’entamer une discussion. Et nos enfants eux, étaient affamés, et ne tenaient plus…

Nous finîmes par arriver (enfin !) dans cette cidrerie, ou mes enfants ont pu se restaurer des quelques délicieux tapas, le cidre en plus pour mon épouse et moi-même. Effectivement, c’était une excellente adresse, et le cidre servi était parfait, comme je les aime, pas ces « cidres Bretons », trop sucrés même si « sec », mais ce cidre que l’on trouve sur toute la cote Atlantique, en passant par le Pays Basque et la Cantabrie, râpeux, pas du tout sucré, un gout de pomme marqué, bref, une boisson dont je raffole…

Servit de très haut dans les verres par les serveurs (comme est servi le Txacoli Basque), bu aussitôt, et le reste jeté par terre avec un petit coup sec du poignet. Les coutumes locales auxquelles je me prête si volontiers…

Ces vacances aussi étaient heureuses. Tout comme en Cantabrie, la pêche n’était pas l’objectif…mais une canne étaient dans le coffre de notre véhicule, parmi les autres valises.

Je m’étais un peu renseigné à un magasin de pêche à Soto del Barco, ne serait-ce que pour prendre un permis…ce qui est assez compliqué, en fait, même impossible, malgré l’aide du détaillant…à moins de retourner sur Oviedo. Il me conseilla de ne pas y aller, et de pêcher ainsi, car de toute façon « no hay guardia, y a la Guardia Civil no le importa »… Sur une rivière à saumon quand même !

Après s’être enquit de ce que je souhaitais pêcher (la truite), le gars me dit de pêcher en aval du pont, ou de très belles farios rodaient. Effectivement, un soir, au retour de la plage, nous nous sommes arrêtés à ce pont, et en regardant du pont côté amont, je vis une magnifique fario dépassant facilement le kilogramme… Trois saumoniers étaient dans l’eau en amont du pont, mais que je les vis rien prendre. Et puis, passant de l’autre côté dudit pont, je vis une multitude de poissons, en bancs serrés…que j’identifiais rapidement comme étant des mulets. Nous étions à environ 1000 mètres à vol d’oiseau de l’embouchure, et ce n’était donc pas surprenant. Il y avait un radier, suivit par un courant plus profond.

Deux jours plus tard, mon épouse me laissa la, et fila avec mes enfants à la plage. Alors que j’étais au bord de l’eau depuis un petit quart d’heure, à observer, je vis un saumon marsouiner juste sous le pont, au début du grand lisse…quel spectacle, quel plaisir….

Je décidais alors d’agir, et rive droite, je descendis doucement dans l’eau, pour me positionner, et pendant une heure, je ne vis aucune d’activité en surface. Je remontais alors sur le pont, observais à nouveau, et devant la totale absence d’activité en surface (malgré le temps nuageux propice), passais rive gauche, et descendis le lit de la Nalon pour me positionner en bord du courant profond observé deux jours plus tôt. En marchant dans l’eau, je voyais des mulets disparaitre à toute vitesse, comme seuls ces poissons en sont capables.

Je mis alors en pointe une nymphe, classique, casque or, corps en dubbing de lièvre cerclé d’un fil doré, taille 16. En sauteuse, une petite nymphe en taille 20, corps verdâtre cerclé d’un fil fin de cuivre et une bille tungstène couleur cuivre, très courtes cerques.

Et vas y que du haut de mes 1 ans et demi de pêche à la mouche, je commence à pêcher en NAF la partie haute du courant, plein d’espoir, malgré mon inexpérience…Je vois bien des mulets remonter le courant, mais j’imagine des poissons mouchetés, calés dans les moindres retours d’eau, à guetter les larves ballotées par les tourbillons…

Au cinquième passage, une petite chose indéfinissable m’amène à ferrer…Poisson ! Lourd, celui-çi prend le courant, 5 secondes plus tard, c’est la casse…GRUMPHHHHHHH

Et la, mon imagination s’emballe…grosse truite, saumon peut-être ???? Quand, en péchant ainsi en NAF, votre très courte expérience de moucheur ne vous a amenée qu’à prendre une dizaine de poissons, votre imagination ne peut que se transformer en fantasme…j’en tremblais, essayant d’analyser quel pouvait être ce poisson, sur la base du seul indice qu’il était lourd et qu’il tirait fort… Autant dire que… bref, vous m’avez compris.

Je refais, tremblant, mon bas de ligne à l’identique. Même sauteuse, même pointe. Je me remets en pêche, même geste, juste quelques mètres un peu en amont…

Nombreux passage, puis enfin, blocage net. Ferrage, poissoooooonnnnn !

La, je mets alors tout mon doigté dans le combat. Ma pointe est en 10/100, le poisson tire, je combats. Je tire doucement mais fermement, ma canne décrit un parfait arc de cercle, le poisson fait chanter mon moulinet, la soie en sort à chaque rush. En fait, c’est le poisson qui gère, pas moi… J’imagine une magnifique fario, comme celle aperçue du pont, deux jours auparavant. Je la vois déjà venir en surface, renoncer, et entrer alors dans mon épuisette, comme un rugbyman éreinté irait se coucher à la fin de la troisième mi-temps, ivre de fatigue (aussi), mais heureux… Cette épuisette, que je tiens en tremblant d’émotion.

Derrière moi, deux personnes m’observent. Je fais « comme si », comme si j’étais un grand pêcheur, parfaitement à l’aise, rodé par des années d’expérience de cette pratique sublime qu’est la pêche à la mouche, aussi à l’aise avec ces poissons combatifs qu’une loutre peut l’être dans l’eau, bref, la pose, l’attitude et les mimiques d’un seigneur de la discipline, certain de l’issue inéluctable de ce combat homérique, et qui s’achèvera par un geste d’une grande magnanimité, par la remise à l’eau de ce poisson faisant au bas mot 80 centimètre.

Ou tout au moins, je fais les gestes et prends les pauses que j’imagine refléter cette expérience digne d’un grand maître de la discipline… Intérieurement, je ris encore de mon ridicule déployé alors aux vues et au sus de ces deux gars.

Au bout de quelques minutes, malgré tout pas si faciles à gérer, le poisson vient à moi… Robe grise, larges écailles, tête aplatie…un mulet… Quelle déception, moi qui croyais avoir ferré un beau salmonidé, une truite de plus de deux livres. Les deux gars s’approchent de moi, suffisamment pour bien voir le poisson que je suis en train de décrocher dans mon épuisette, en essayant de le masquer tant bien que mal, disent « es solo un mújol » tournent talons et s’en vont en riant.

Mon épouse et mes enfants m’ont récupéré un peu plus tard. A leur question sur ma pêche, je répondis, penaud, que je n’avais rien pris.

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