1 / Au fil de l'eau Récits de voyage

Ma Belle de la Nansa

Eté 2016. Je me suis mis à la pêche à la mouche deux ans auparavant, autant dire que je suis encore novice… et je crois que je le resterai encore longtemps…Mais cela est une autre histoire.

J’étais en vacances en famille, avec mes deux enfants et mon épouse, à Bielva, petit village perché de Cantabrie, au-dessus de St Vicente de la Barquera. Village typique de cette région magnifique mais rude, accueil chaleureux de Priscilla, Brésilienne venue s’installer içi par amour pour un bel idalgo. Elle tenait l’unique bistrot de ce petit village et y réalisait, tous les vendredis, une « tortilla con patatas » divine… Le reste du village nous observait de façon courtoise, mais distante. Et quand un des vaqueros mena son troupeau au travers du village, celui-ci pris l’espace de quelques minutes l’aspect d’un « petit » Pampelune, aux grands rires de mes enfants, sous le regard un peu plus inquiet de mon épouse.

Nous passions nos journées à découvrir cette magnifique région, tantôt coté océan, tantôt coté Cordillère Cantabrique. Un été calme, serein et heureux, dans un pays que j’aime tant, dans une région magnifique… Un été heureux.

Au pied du village, courait une magnifique rivière, la Nansa, réputée pour ses remontées de saumons et truites de mer. Il y avait également beaucoup de mulets, et des farios. Mes vacances n’étaient pas dédiées à la pêche, mais j’avais dit à mon épouse que je me réserverais une journée pour aller y taquiner les mouchetées.

Tous les jours, alors que nous descendions du village, je la voyais en contre-bas de la route, sinueuse, magnifique, attirante… et alors je ne pensais plus qu’à elle, et à ses appels…

Un matin, n’y tenant plus, je me mis d’accord avec Priscilla, qui déposerait mon épouse et me petits à St Vicente de la Barquera le lendemain matin – elle était ainsi, Priscilla, prête à rendre service à tout moment -, alors que moi, je conserverais notre véhicule afin d’aller pêcher cette rivière qui m’appelait de toute ses forces.

Enfin, quand je dis le matin, c’était plus en fin de matinée, car notre grasse matinée suivie d’un copieux brunch fait à partir de spécialités locales – jambons, fromages, piments « padrones » frits, le tout accompagné de café noir et de tartines recouvertes de miel des montagnes, était devenu, en l’espace de quelques jours, un moment obligatoire et incontournable de ces vacances heureuses.

Donc, abandonnant ma petite famille aux mains bienveillantes de Priscilla (elle avait fermé son café pour l’occasion !) me voilà partit en voiture, prendre un sentier sinueux, pour finalement me retrouver au fond de la vallée, auprès de cette superbe rivière qui m’appelait… enfin, enfin je la découvrais pleinement.

Il ne pouvait y avoir de pires conditions que celles de ce jour la : un soleil estival déjà presque au zénith, à peine rafraichit par la fraicheur de l’onde, une eau transparente, digne des plus belles rivières calcaires, une ripisylve relativement modeste, tout au moins pas suffisamment développée pour recouvrir la rivière de son ombre… et un pêcheur, moi en l’occurrence, novice, même si plein d’espoirs…

Et c’est ainsi, plein d’espoirs, que je montais ma Tactical LX 10’’ soie de #4, armée d’un vivarelli et d’une soie naturelle au profil doux.

La mouche ? je ne savais que choisir. Quelques Ecdyos volaient, mais je n’avais pas ce modèle dans ma boite à mouche. En ce temps-là, monteur également débutant, je n’avais qu’une seule boite à mouche sur moi…temps bénit, et qui a bien changé depuis.

Longue pointe en 10/100, et me voila partit à la recherche des belles mouchetées que je savais être présentes. Aucune activité en surface sous ce soleil au zénith… Sur un courant étroit mais assez profond, je décidais alors de passer en nymphe. Je mis alors une version « personnelle » de Pheasant-tail, autant dire un truc sortit tout droit de mes élucubrations, et qui ressemblait autant à la Pheasant tail de Skues qu’un lion ressemble à un tigre… Mais visiblement, même si cela me convenait parfaitement, cela ne convenait pas à la piscifaune de la Nansa. La pêche à la mouche est une leçon d’humilité.

Je remontais lentement la rivière, en pêchant, soit en sèche, soit en nymphe, sans aucun succès. Je décalais des poissons lorsque je marchais dans l’eau, mais c’était tout.

Et puis, au détour d’un virage, un petit seuil, pas haut, peut-être 80 cm de hauteur, et juste en amont, un immense lisse, bordé de deux plages de sable et galets. Après avoir tant bien que mal franchi le seuil – chose assez peu aisée avec des waders, me suis retrouvé debout juste devant le lisse, les pieds dans l’eau. Devant moi, cette étendue lisse, calme, ensoleillée d’un soleil Espagnol de 14 heures, sans aucune ripisylve, un courant très faible…

Et au bord, à peut-être 4-6 m en amont de ma position, je vis… UNE TRUITE.

Ôh, elle n’est pas énorme – peut-être 40-45 cm -, mais elle est là, magnifique, majestueuse, je la vois immobile, comme posée sur le fond. Environ 30 cm d’eau au-dessus d’elle, directement dans mon alignement… Dieu qu’elle est belle, dans sa livrée claire s’adaptant parfaitement au fond de galets, ses nageoires immobiles…Déesse statufiée des ondes …

Je l’observe d’abord, longuement…puis commence alors à réfléchir, l’analyse prenant le pas sur la rêverie. Comment l‘attaquer ? Puis-je me décaler un peu pour éviter de la coiffer ? Quelle imitation ?

Mes analyses m’amènent à une dure réalité : impossible de me décaler, car elle serait immédiatement alertée, car si proche de moi, et l’eau si claire. Pas d’insecte en surface, pas de courant, et ce maudit soleil… heureusement sans ombre portée, car au zenith.

Ma Belle est perdue pour le débutant que je suis.

Mais je ne me résigne pas. Je veux au moins la tenter. Autant en profiter pour soigner mon lancer. Je dis mon lancer, car dans le meilleur des cas, je n’aurais même pas droit à une seconde tentative.

Au bout de ma longue pointe, je fixe une petite Piktou en taille 16. Pourquoi ce modèle ? Je ne sais pas. Je veux juste tenter cette truite… pour le fun. Un regard derrière moi, quelques faux lancers de travers pour ne pas l’effrayer… Quel soin j’y ai mis, dans ces faux lancers !!! J’y ai mis toute mon âme, tous mes rêves, afin que ma soie se déroule parfaitement, étirant mon bas de ligne, ma mouche virevoltant à son extrémité.

Et quand j’estime la distance bonne, je me remets dans l’axe, pour le lancer final… Comme au ralenti, comme dans un rêve, je vois ma soie se dérouler devant moi. Je stoppe mon mouvement, la soie se déroule, s’arrête en l’air, comme bloquée par un mur de soleil invisible… Mon bas de ligne s’étend, puis ma mouche descend doucement comme une plume…pour se poser environ 1 m devant ma Belle, alors coiffée par la pointe de mon bas de ligne…

Ma Belle n’a pas bougé, mais j’imagine que ses sens sont tous en aguets, qu’elle va prendre la fuite dans une fraction de seconde… Mais elle reste de marbre. J’ai le loisir de la regarder le temps que ma mouche dérive lentement vers elle. Mon Dieu que cette dérive m’a parue interminable, m’attendant à voir ma Belle s’évanouir à tout instant dans un nuage d’eau translucide… Le courant est si faible que cet instant à peut-être duré une minute, je ne saurais dire…Je sais juste qu’il a duré une éternité… Je ne bouge pas, je la regarde seulement… Ma mouche, je la vois à peine, je ne vois qu’Elle, ma Belle, sur le fond, sauvage, farouche, immobile, prête à s’évanouir dans les profondeurs en amont…

Je réalise alors que ma mouche arrive presque au-dessus d’elle. Je ne bouge pas, figé, peur de tirer sur ma soie de part les tremblements de mon bras, de faire draguer ma mouche, de faire fuir ma Belle, de glisser sur un galet, de faire une ombre avec ma canne. Peur qu’un des cincles que je vois ne vienne plonger à côté, à la recherche de ces larves aquatiques délectables. Peur du bruit effrayant que fait le battement de mon cœur, plus sonore qu’un concert des Tambours du Bronx, de mon souffle que je retiens à grand mal, plus bruyant qu’un ouragan…

Et puis, je vois ce rêve bouger un peu, puis, monter lentement, tranquillement, sur ma mouche, pour la gober en toute confiance, malgré le bas de ligne au-dessus d’elle, malgré le peu de fond, malgré le soleil, malgré mon inexpérience… je la vois au ralentit sans y croire…. La rivière s’est arrêtée de couler, les oiseaux comme figés dans le temps, plus aucun son n’arrive à mes oreilles… seule ma Belle est en mouvement, engamant ma mouche, avant de reprendre sa position, alors que tout autour est immobile.

Mon ferrage fut seulement un réflexe. La Belle, prise, se rua vers la berge d’en face, ou une grosse souche – la traitresse – baignait ses multiples appendices dans l’eau fraiche.

Une seconde plus tard, mon bas de ligne était rompu.

Je n’ai même pas pensé à le refaire. J’ai juste plié ma canne, ôté mes waders, repris ma voiture pour retrouver ma petite famille, un sourire niais illuminant mon visage. Je n’étais pas désappointé, loin de là, j’étais juste heureux, heureux d’avoir réussi à leurrer ce poisson magnifique, alors que tout semblait être contre moi, alors que je n’y croyais pas moi-même.

Je ne pourrai oublier ma Belle, que je n’aurai jamais vu de près, ni ce coup de ligne, qui était pour moi un coup de maître.

Je ne pourrai oublier ce lancer parfait, comme on n’en réalise qu’une fois dans toute une vie de pêcheur à la mouche.

Souvenir d’un bel été 2016 en Espagne…

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