1 / Au fil de l'eau Rivières

Gave d’Oloron. Autopsie d’une idylle naissante.


Gave d'Oloron - no-kill de Préchacq

 

En espérant que mes rivières de coeur que sont et resteront les Nives du Pays Basque ne m'en tiennent pas rigueur, j'ai pris l'habitude, depuis quelques années, de passer 5 ou 6 week-ends sur les bords du gave d'Oloron lorsque leurs eaux de neige blanchâtres et peu amènes ont fait place à de sublimes flots aux couleurs d'émeraudes.

 

DOGNEN - Coutubie

 

Cette attirance m'est sans doute dictée par de lointaines souches béarnaises, du côté d'Arudy. La beauté des paysages y est à couper le souffle. Et en point d'orgue, cette rivière majestueuse qui, telle une femme dans toute sa splendeur, sait se montrer langoureuse en traversant lascivement de majestueux radiers ou déroutante par son caractère impétueux lorsqu'elle se fraie un passage avec force au milieu de parois rocheuses abruptes et effrayantes.

 

Ici, Dame nature force le respect.

Les nuisances de notre civilisation brutale n'ont eu qu'une emprise modérée sur les petites villes que sont Sauveterre de Béarn, Navarrenx, et Oloron Sainte Marie. Elles sont les garantes de l’identité de cette région. Sans oublier une ribambelle de petits villages qui portent haut en couleur ce défi perpétuel lancé à notre modernisation destructrice. Araujuzon, Bugnein, Dognen, Préchacq, Aren, Geüs d'Oloron, Moumour… sont autant de petites bourgades qui échappent aux touristes pressés. Mais elles dévoilent toute leur authenticité dés lors que ces derniers prennent la peine d'y poser leurs valises pour quelques jours.

 

Le petit village de Saucède

Et que dire des autochtones ?

Que dire de cet hôtelier chez qui je suis descendu pour la première fois il y a bientôt 5 ans et qui, au début, me disait bonjour et au revoir du bout des lèvres ? L'année suivante, quand il s'est rendu compte que je n'étais pas un de ces massacreurs de poissons qui étaient légion par le passé, il me confia la plupart de ses meilleurs coups à truites, comme une offrande. Chaque pêcheur reconnaitra ce geste à sa juste valeur. A l'évidence, les Béarnais ne montrent aucune rancune vis à vis de toutes les tortures écologiques qui ont été infligées à leur joyau.

Rond-point de Navarrenx

 


Le saumon et le Gave d'Oloron

Comment parler du gave d'Oloron sans parler du poisson roi car l’un et l’autre resteront associés pour l'éternité. Aucun pêcheur en rivière averti ne peut ignorer que Navarrenx s'est auto-proclamée, il y a un peu plus d'un demi siècle, et à juste titre, "capitale mondiale du saumon".

La " saumonite aigüe " était à l'époque présente dans les gènes de tous. Certains jours, les berges de la rivière devenaient presque inaccessibles en raison de la foule compacte de badauds. Ceux-ci venaient assister en famille au grand spectacle délivré par les prises innombrables du fameux poisson d'argent. La réputation de ces lieux magiques avait alors rapidement fait le tour du monde. Les pêcheurs de tous horizons convergeaient vers le graal halieutique qui leur était promis.

Tout ceci est bien terminé. Il ne subsiste de cette époque que quelques noms de pools prestigieux, Masseys, Lacrampe, couloir d’Orin, digue de Poey, ainsi que d’anciennes cabanes de pêcheurs rongeant leur solitude sur des berges désaffectées. Autant de vestiges délabrés qui témoignent encore de toute une effervescence disparue.

Et de temps en temps, c'est le graal

il arrive que quelques chanceux ou les plus opiniâtres entendent soudain, après d'innombrables journées de disette halieutique, le hurlement strident de leur moulinet interrompre la quiétude de la rivière et voient avec une réelle jouissance leur canne pliée à se rompre. Quelques secondes plus tard, pour que la fête soit totale, une majestueuse flèche d'argent vient transpercer la surface de l'eau à quelques dizaines de mètres de l'heureux élu.

 

Le béarnais est têtu, mais le saumon …. Malgré l'estuaire littéralement fermé par d’immondes filets dérivants... Le braconnage éhonté... La pollution dévastatrice, il subsiste encore de nos jours une migration inespérée de quelques centaines de saumons. Leur atavisme est tel qu'ils ont réussi, après plusieurs milliers de kilomètres parcourus dans l'océan, à franchir avec succès les pièges diaboliques qui leur ont été sournoisement tendus. Leur seul dessein est d'assurer leur descendance à l'endroit même où ils ont été conçus, sur une paisible frayère du gave d'Aspe ou d'Ossau.

 

 

Je n'ai pas connu cette fantastique épopée du saumon. Et je dois tout de même avouer que mon amertume n'a d'égal que cette aversion pour la cupidité des hommes. Celle-ci a été à l'origine de ce désastre écologique, toutes proportions gardées.

Fort heureusement, subsiste une riche littérature sur la question. Elle permet, d'une certaine façon, de partager aujourd'hui les émotions d'autrefois.

Par ailleurs, mon attirance irrésistible pour la pêche se prévaut d'une infinité de composantes, dont les poissons sont heureusement une parmi bien d'autres.

Point de saumon, je suis donc pêcheur de truite.

 


Une pêche bien particulière

Il s'agit donc bien de dame truite que je viens "chasser" sur le gave d’Oloron. Je dis bien "chasser" car ici, tout est affaire de traque sur les bordures, puis de qualité d’approche. C’est cette particularité qui est à l’origine de l’addiction qu’engendre un tel mode de pêche.

Le pêcheur patient, discret et qui a une bonne vue apercevra dans une journée au moins 2 ou 3 poissons de 3 livres et plus marsouiner à 50 cm de la rive. En raison du courant presque nul en bordure, les gobages se résument à des micro-bulles que seul un initié percevra. Quelquefois, ils ne sont décelés qu’à l'oreille par un imperceptible "blop".

Lorsque le poisson est vu...

Plus rien ne va exister pendant le quart d'heure suivant. C'est le temps nécessaire à l'approche et à l'analyse de la situation pour choisir le type de lancer adéquat. Bien souvent, les coups sont difficiles en raison des branches et des inversions multiples du courant. La tension est maximale lorsque tout est prêt pour le premier lancer. A quelques mètres, cette masse sombre et "musclée" évolue sous la surface en faisant montre d'une élégance et d'une agilité inouïes.

Il m'est souvent arrivé de retarder de quelques minutes le déroulement des premières arabesques de soie afin de prolonger ce spectacle étonnant. Le sacrifice de quelques dizaines d'insectes est magnifié par la perfection des mouvements de l'acteur principal pour lequel il est vital de dépenser moins d'énergie en se déplaçant que celle qui va être générée par l'ingurgitation d'un être infinitésimal.

Les éphémères qui dérivent jusqu'à leur prédateur semblent consentants. Peut-être savent-ils qu'ils n'ont tout au plus que 2 jours de vie devant eux.  Je m'impose souvent cet intermède car il me permet également de faire redescendre un peu l'adrénaline. Il m'autorise à faire corps avec la rivière et le poisson. Il me permet de désirer plus que jamais le baiser qui marquera la fin de ce moment tant convoité.

La réussite du 1er lancer est déterminante.

Elle dépendra de beaucoup de facteurs. S'il est réussi, ce sera l'explosion. Ce sera la rencontre brutale entre le pêcheur et la belle fario. Cette dernière, une fois ferrée, se montrera au combien digne du coup de ligne en faisant preuve d'une âpreté extraordinaire dans le combat et en gagnant immédiatement le milieu de la rivière, souvent habitée par un très fort courant. Le reste n'est qu'un rêve, dans lequel un être vivant,  suspendu au bout d'un fil ténu, se bat pour sa survie car il ne sait pas encore que, s'il est vaincu, liberté lui sera rendue avec tous les honneurs.

Bien plus souvent, le premier coup de ligne se soldera par un échec. Quand la belle s'enfuira, la déception sera immense. Mais le gave, par sa beauté envoutante va très rapidement atténuer ces déconvenues …éphémères.

Seule va survivre l'image de ce poisson. Elle contribue à développer cette addiction qui me fera revenir au même endroit. Ça ne sera sans doute qu'un bon prétexte pour revoir cet environnement qui m'attend et qui m'apaise. "Je suis hanté par les eaux" : elle est si belle cette phrase de Norman MacLeen.

 

Une magnifique bordure du Gave d'Oloron à Aren

 


Épilogue

Pour vous remercier d'avoir eu l'opiniâtreté de terminer mon modeste récit, je vous propose de partager un des moments les plus intimes de ma belle vie de pêcheur : la liberté rendue à une magnifique fario du gave d'Oloron . Elle est restée longtemps dans mes mains ouvertes. J'ai plaisir à m'imaginer qu'elle a retardé son départ. Et que les frémissements langoureux de son corps fuselé m'étaient destinés.

Un magnifique poisson du Gave

Ce poisson de 54 cm, je l'ai courtisé pendant presque 2 mois. Je ne sais toujours pas si c'est un coup de ligne réussi ou quelque chose de beaucoup plus irrationnel qui est à l'origine de cette rencontre entre un animal sauvage et un autre animal, dit "civilisé". Nul ne sait encore avec précision quelle peut être la vision de la truite. Qui pourrait donc avoir la prétention d'en comprendre les états d'âme ?

Je suis par contre certain que chacun de ces moments intenses, magnifiés par la beauté des lieux où ils ont été vécus , laisseront immanquablement dans ma mémoire autant de petite traces indélébiles de bonheur, comme le premier vairon de mes six ans.

Il arrive parfois que certains me demandent à quoi j'ai consacré mon week-end. Lorsque je leur répond " je suis allé à la pêche " je crois déceler quelquefois un petit sourire narquois. S'ils seulement ils savaient combien je me suis enrichi  .…

Une belle fario remise à l'eau

10 réponses à “Gave d’Oloron. Autopsie d’une idylle naissante.

  1. Ah oui! je suis plus que motivé pour lui rendre beaucoup plus de visite la saison prochaine, pas de bol cette saison, 2 visites, 2 fois quasi en crue, mais déjà sur place donc we balade.
    la 3eme photo avant la fin ta t elle rapportée quelque chose ? 🙂

    @+jl

      1. AH OUI que ce departement 64 est FABULEUX : Truites, saumon, carnassier, ..
        Juste une précision a cet article :
        avant que NAVARRENX ne devienne capitale du saumon ON NE SAIT PLUS POURQUOI ? c’était un petit village situé bien plus bas, a la limite de 1er et 2eme categorie, encore bien connu des puristes du saumon : ESCOS (64270: j.ai 52 ans et j.ai vécu la jusqu.a 20 ans, quand j.etais gamin un grand panneau au bord de la route (sur le mur de l.ecole publique indiqué CAPITALE DU SAUMON..).
        Dans les années 60 des ecossais, irlandais,…venaient dans cette “meque du saumon”, dans le seul restaurant du village tenu a l.epoque par le Pere DAROZE (Et oui son fils et sa fille Helene sont aussi cuisto…)..Une autre époque..Au plaisir de se croisser …bon fin de confinement…

  2. Un très beau récit sur cette rivière sur laquelle je n’ai pu venir aussi souvent que souhaité cette saison, mais je suis extrêmement motivé pour lui rendre des visites beaucoup plus régulières la saison prochaine et des récits comme celui ci nous permettront de passer les mois d’hiver plus facilement 🙂

    encore merci

    @+jl

  3. Comme je te comprend pierrot =)
    Depuis gamin je viens en Béarn en vacances dans la famille, et cette année pour la première fois j’ai pêché à la mouche sur cette magnifique rivière. Bilan: 1 magnifique fario manquée, avec toute l’approche que tu décris si bien, et un premier lancer catastrophique, et 2 casses sur des truites de mer à la tombée de la nuit. Je ne suis moi non plus pas prêt d’oublier ces instants…
    Les arcs sous le pont de Navarrenx furent une belle consolation =)
    Embrasse la pour moi 😉

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